LES REFLETS DE LEOPOLDINE
J’ai choisi de vivre à Villequier, il y a une dizaine d’années, pour la beauté du village, des collines et de la Seine. Le fleuve m’émerveille tous les jours, il illumine mon paysage. J’aime ses changements permanents, ses courants, ses couleurs, ses reflets, sa lumière.
Je vois le fleuve comme un élément vivant, un motif insaisissable faisant naturellement le bonheur des peintres. Je pose régulièrement mon chevalet le long des rives de la Seine, j’ai probablement réalisé une centaine d’études, pour mieux comprendre le fleuve, faire connaissance. Je le longe tous les jours à pied, en courant, à vélo, je parcours le fleuve avec mon kayak et m’y baigne parfois. C’est ma façon d’aller à son contact, le ressentir physiquement, apaiser ma fascination. Dans ces moments où je suis au contact de l’eau, les riverains, souvent, évoquent avec crainte Léopoldine, le naufrage, la noyade, les dangers de la Seine, ...
J’ai exploré tout le rivage mais un endroit m’a toujours particulièrement inspiré, sans vraiment pouvoir l’expliquer. Il s’agit du bosquet de bouleaux, en direction de Caudebec en Caux. Lorsque je le traverse, j’imagine certaines présences.
Une nuit, je promenais ma fille Jeanne alors bébé dans sa poussette avec l’espoir de l’endormir au milieu de cette nuit si lumineuse avec son clair de lune. La Seine était si calme, silencieuse, les bouleaux apparaissaient, lumineux. Je m’arrêtai, j’observai, et là, je me mis à imaginer sortant de l’eau, une femme telle Ondine. Sa tenue blanche s’illuminait comme l’écorce blanche des arbres. J’étais émerveillé, inspiré par cette vision qui me paraissait réelle.
Quelques jours après, j’ai peint cette vision qui me poursuivait. Cela a cheminé en moi et j’ai réalisé d’autres toiles avec cette présence féminine mystérieuse. Puis un jour, ma compagne Caroline, voyant cette série me dit :
« C’est Léopoldine !»
Ce fut pour moi comme une révélation, une réponse si simple et évidente à mes interrogations.
Oui c’était Léopoldine, là dans cette boucle de la Seine où elle s’était noyée, avec Charles son mari, son oncle et son neveu.
Ce bosquet d’arbres est devenu pour moi comme le décor d’un théâtre, des coulisses qui dévoilent la tragédie du fleuve.
J’ai poursuivi ma quête, pour mieux comprendre l’histoire de Léopoldine.
J’ai découvert dans la relation épistolaire avec son père son amour pour le fleuve « Toutes les rives de la Seine sont si belles que pendant la traversée nous n'avons pas eu un instant d’ennui ; nous regardions toujours, nous ne perdions aucun des magnifiques points de vue qui nous ont semblé à nous qui n'avions rien vu plus superbes qu'à ceux qui voyagent [souvent). (…) le matin je regarde l'eau de mon lit. »
Cela m’a conforté dans l’idée d’avoir une approche de Léopoldine moins dramatique que celle de l’imaginaire collectif. Essayer de créer un lien plus positif entre nous et cette jeune femme des siècles passés émerveillée par le paysage dans lequel elle vivait, auprès de ce fleuve fascinant. J’imagine Léopoldine heureuse auprès de la Seine comme peut l’être une jeune femme aujourd’hui, avec ce même sentiment d’émerveillement. Je ne la vois pas comme un fantôme qui hante les rives, mais comme une jeune femme sensible, émerveillée par la beauté des éléments, qui a peut-être vécu ici les plus belles année de sa vie.






